Une iliade anconitaine, Le point heuristique.

                       Elle est. Point d'autre nécessité. Elle se tient d'un récit qui est le sien. Elle se tient d'un récit qu'elle fit devenir sien. Ouvert. Fluide orgueilleux aussi que passif, peut-être plausible, au détour d'une limbe. Ventre généreux. Quotidien. Raccordé à des temps enroulés de soie, nourris de nuages hirsutes et de glaces de mars apeurées, de vents salés et de mers errantes, de vagues antiques délaissées à l'intrigue d’une écume. Habitable d’un lieu vagabond. Dispersé à la frontière des ombres et des vivants. Rien que provisoire et rien que furtif. Qu’importe d’ailleurs. Qu’importe qu’il puisse être solitaire — de ces anciennes solitudes, modestes, parfois bénéfiques — et qu’il puisse être commun — de ce commun meuble et parfois intempestif, sans but. Qu’importe qu’il puisse être une trace de nuit à l’orée, tapie vers l’inextricable attente. Qu’importe que l’on puisse sans défier ou s’en détourner ou l’ignorer ou s’y attacher, ou s’y reconnaître, s’y fondre, s’y mêler, y disparaître, y résister. Qu’importe toute chose qui pourrait le désigner, le qualifier, le définir, le fixer, le clore déjà avant que d’être, déjà avant que de devenir. Qui parle d’elle a peu d’importance. Imaginons des voix à voix égales. Imaginons à parts égales de regards et de regards. Le livre se fait naissance et est sa naissance, le placenta vrai de sa forme, de son corps, de son sexe multiple, de ses yeux, de ses lèvres, de ses mains, de ses paupières qui dans le jour ou la nuit de certitude se fermeront d’immobile, dans ce sommeil sans éveil au petit matin interdit. Elle naît du livre de par le monde et le livre est son monde, est son territoire, est ses paysages, son périmètre d’humanité, est sa circonférence, est son globe, ses langues plurielles, conflictuelles, empruntées, flâneuses, est ses pôles sans bords, défaits de neige, débordés de vides, chutés d’appels et de retours et de splendides inconnus sous l’écharpe discrète des silences, est sa vie, est son poème, son poème non encore écrit, est sa mort claire et évidente, est son observatoire de veille. Notre seul souci, si nous l’acceptons, si nous l’entendons dans les bruissements soulevés et les cris colportés de mot en mot, si nous avons le courage et la bonté de ne pas le résumer à un trait d’insignifiance, est d’écouter et d’être en alerte de ce fait, de cette irruption, de cette éclaboussure, de cette éclosion, de cette secousse étourdie d’elle-même, de ce soudain tourment fait à l’orbe terrestre, de ce méandre fantasque de promesses, de cette vie. Qu’est à elle son seul souci? Au cœur passager de l’anecdote fugitive que furent ses années à l’étroit de la petitesse d’un présent et de la vitesse inconsidérée d’un siècle.
          Eugenia Grandi avait choisi un lieu familier. Un lieu lucide. Un lieu qu’elle aurait pu dire juste, adéquat à la vie, dans sa masse charnelle, sporadique, rêveuse, grave, continue. À l’abri des soubresauts inconséquents, entre collines à l’éperdu de l’infini restreint et mer Adriatique. Elle voulait être une vie. Elle voulait s’octroyer, dans le peu de temps soudé de hasards et de circonstances, dans le monde seul et étranger. Elle voulut s’octroyer une histoire. Le paysage fut le chœur brave de cette vie unique au plein contact de chaque saison capricieuse. Ce fut la vocation lyrique impartie par cette histoire à ce paysage.

© marjorie micucci, Ancône, 8 mars - 12 mars 2019. Le port.

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