Une iliade anconitaine livre VII


Elle est. Point d’autre nécessité. Elle se tient d’un récit qui est le sien. Inattendu. Croisé au détour d’une limbe. Ventre ouvert. Raccordé à des temps antérieurs. Habitable. Provisoire et furtif. Qu’importe d’ailleurs. Qu’importe qu’il puisse être solitaire et commun. Qu’importe qu’il puisse être une trace de nuit et les ombres d’un doute. Qu’importe que l’on puisse s’en défier. Qu’importe toute chose qui pourrait le désigner, le qualifier, le clore déjà avant que d’être. Qui parle d’elle à peu d’importance. Imaginons des voix à voix égales. Imaginons à parts égales de regards et de regards. Le livre se fait naissance et est sa naissance, est son monde, est son territoire, est son paysage, son périmètre d’humanité, est sa circonférence, est son globe, est ses langues saisies, empruntées et flâneuses, est ses pôles sans bords, déliés, est sa vie, est son poème, son poème non encore écrit, est sa mort, est cet observatoire infini. Notre seul souci, si nous l’acceptons, si nous l’entendons dans les bruissements et les cris colportés de mot en mot, si nous avons le courage et la bonté de ne pas le résumer à un trait d’insignifiance, est d’écouter et d’être en alerte de ce fait, de cette irruption, de cette vie. Qu’est à elle son seul souci ? Au cœur passager de l’anecdote fugitive que furent ses années à l’étroit de la petitesse et de la vitesse d’un présent.

Eugenia Grandi avait choisi un lieu tranquille. À l’abri de soubresauts inconséquents, entre collines et mer Adriatique. Le paysage fut le chœur séparé de cette vie statique au plein contact de chaque saison capricieuse. Ce fut la vocation lyrique impartie par cette histoire à ce paysage.

              Jusqu’à la fin, à chaque hiver, les collines calmes adoucies d’un vert pastel caduque se contractaient, ou parfois, en de minces instants, frissonnaient de givre émeraude, ou lorsque quelques vents chauds méditerranéens désorientés, lorsque quelques puissants courants marins atlantiques expulsés des pôles, lorsque trop lourdes de violence quelques brises sableuses détournées soudainement du Sud saharien, lorsque quelques gels gris des nuits lointaines des Hauts Plateaux de l’Atlas constantinois s’infiltraient, s’ouvraient à mesure, sous la translucide respiration d’une rosée ocre, immobiles, au bord de l’ébauche. Ainsi de l’été, ou de l’automne, ou du printemps. Les saisons adriatiques d’un autrefois tempérant, à la cadence travailleuse, au reflux des faibles marées, au rythme du minutieux labeur paysan, à la frénésie austère des échanges monétaires et commerciaux, à la rigueur imperturbable des pêches nocturnes de haute mer, au chaos fascinant des guerres défensives, des révoltes de faim, des insurrections républicaines, des résistances antifascistes et des paix opportunistes, des paix précaires, des paix illusoires, avaient cette capacité de mordre le temps, de lui accorder un goût rance ou mordoré, une odeur polaire ou d’écorce rousse caressée délicatement de mousse argentée spongieuse, une saveur aqueuse de roche saline, une polissure de cerise grêlée, une griffure profonde et tendre et aimée de jasmin épuisé de son suc douceâtre, une patine caniculaire ou d’inconsidérées froidures, une sécheresse aphone, par brièveté neigeuse, une sonorité ancienne, étrillée, ralentie, ou cotonneuse, ou débridée, dont le paysage anconitain pouvait se délecter, pouvait faire revenir, faire jaillir par faibles ou démesurés soulèvements ou bourrasques, et ainsi, au fil de la puissance des mois et de leur délitement. Les saisons situaient le temps par un étrange effet éphémère de consistance, parfois les contrariant, et la lumière du matin, imprévisible et espérée, en suivait la fine et fantasque architecture. C’était selon, à l’évidence. Appelés au tôt matin d’été, par exemple, givres et rosées pointaient vibratiles, se disséminaient de leur volatil bruissement, miroitaient au point d’aurore blanche, court horizon aux yeux engourdis, ironisaient, s’ébattaient, jouaient à cache-cache, puis s’estompaient de l’épi d’orge nourricier, abandonnaient l’épi de blé mûr, libéraient l’épi âcre de maïs, tombaient lourds de la folle feuille têtue si ornementale du tournesol solitaire, s’échappaient du grain de sable rugueux roulé, veiné d’algues vert sale, poli à force d’existence, à vif de la moindre poussière minérale qui le tient vivant à chaque premier éveil, quittaient à regret le pétale fripé d’humidité et de candeur obstinée de la généreuse fleur de jasmin, étaient vaincus par l’ovale amande de la feuille inflexible de l’olivier à perte de jardins et de champs, se fondaient dans l’écume grise de la nuit partie, puis disparaissaient. Les pétales d’eau aussi pressés qu’une gorgée d’air, aussi rapides que le souffle tactile de la vague, aussi mélancolique que la lame de mer. Tout était nudité accueillante, ou peut-être simple évocation d’un nu du paysage. Tout était fuite clandestine, le temps y invitait. Les collines glissaient d’une mollesse suave à peine imparfaite, diaprées de récits réels et de contes véridiques et de rumeurs murmurées par l’écho joueur qui toujours revient, vers le roulis émeraude brisé d’eaux obscures à la façon des peaux mimétiques de certains mammifères marins que l’on aperçoit avec un peu d’attention à la fin du printemps aux abords de la baie d’Hudson, ou descendant souples migrants des largesses irréconciliables du golfe d’Alaska. Onde généreuse, onde économe, onde échouée, onde tempétueuse, onde plate, tissée de zébrures de vertiges où l’œil d’avant s’accoste aux derniers spectres outremer. À cette limite des terres, les collines s’arrêtaient, raides, irriguées de fêlures mouvantes, débordées sans alerte du blanc friable des falaises crayeuses, sur la vulve fermée de l’Adriatique.

              De la maison du Monte dei Corvi, abritée par les hauts taillis herbeux du belvédère del Trave, falaise fragile, ravinée, meuble, ondoyant sous les pins d’Alep, se figeant sous les hêtres écorchés de sève sèche, s’érigeant sous les chênes verts recourbés par les vents du Nord, protégée par les arbustes indéfinis greffés, au printemps, d’arbousiers aux fruits rouges, de genêt des sables proliférant, et encerclée à perte de vue de champs cultivés et de cette mer obsédante dont les noirs émeraude indistinguaient la nuit. De la chambre. De la chambre de travail. De la fenêtre ouverte sur la baie du Monte Conero et ses forêts de pins serrés, volcaniques, pinède de fraîcheur exquise inextricable de sentiers à peine tracés dans la poussière blanche de calcaire ; de la fenêtre saisie par la fugue picturale des collines s’ébrouant jusqu’aux premiers sommets ras des Monts Sibyllins, Eugenia Grandi observait le paysage d’enfance, impassible, constant, effrité d’images, vieilli de ses temps géologiques, puis archaïques, puis antiques, puis communaux, puis renaissants, puis libéraux, puis anarchistes, puis partisans, puis présents. Elle voyait la clarté et l’ombre portée. Elle voyait les surfaces et les strates souterraines. Elle voyait les indices de la vie oubliée et la trace d’une route d’asphalte courant vers la plaine industrielle. Au plus près comme au plus loin de son regard, le paysage la pénétrait, la quittait, la surprenait, résistait à son œil, y cédait, s’émancipait ou s’y réfugiait, parfois ralentissait, et se défaisait sous une langueur rassurante laissant courir les lourds nuages marins assombrir les hauteurs boisées, puis s’engouffrer dans l’intimité humide des vallées nourricières endormies, puis s’attarder entre les corpulentes tours murailles des villages terreux de pierre jaune. C’était un paysage ancien aux villages anciens, ramassés entre terre et mer. C’était un paysage qui, de longue connaissance, avait été piétiné par des soldatesques seigneuriales ou impériales, meurtri par des bribes d’armées napoléoniennes sous couvert de liberté, avait espéré sous les inventions révolutionnaires de la mi-février 1832, s’était reconsidéré dans la promesse d’émancipation garibaldienne, avait été foulé par les bombardements britanniques et les attaques stratégiques à revers du Monte della Crescia, autour d’Offagna et d’Osimo, de la 5e brigade d’infanterie polonaise de Wilno, et hanté par la peur et par la faim lors de la bataille d’Ancône en juillet 1944, figé dans une paix prospère et consommatrice qui, par touches de béton, bouleversa ses horizons. Le ciel n’était que jeux dangereux ou ironiques et métamorphoses redoutées ou sollicitées, ainsi que la terre. Aucune lassitude, aucun agacement, aucune impatience, aucun fallacieux étonnement, aucune appréhension éprouvée, l’œil fugace tantôt, l’œil attentif sans cesse d’Eugenia Grandi s’arrimait, avec une délectation juvénile, à la moindre nouvelle circonstance de ce paysage familier, conversait avec lui, s’intriguait d’une palpitation anodine, d’un silence brusque, d’une bouffée d’air suspendue, d’une rumeur sans lendemain, d’une quiétude incongrue, installée sans vergogne dans l’instant. Seul ce paysage qu’elle avait rejoint par sa naissance sur ces terres ocres émeraude arrêtait pour elle le temps, qui était parvenu dans ses yeux habitués à l’image exacte du temps immobile. Un événement identique et une longue caresse. L’empreinte de son horizon à la surface de sa pupille blanche, qui la laissait plus qu’à l’envi apaisée et démunie. Cela était pour elle un prodige quotidien, intensément palpable, terrestre.

              Eugenia Grandi menait une vie simple, régulée par le paysage, regardée par le paysage. De toute évidence, elle est le paysage, pour un temps qui n’est que le sien. Elle est ce paysage-là pour ce temps-là. Hasards des naissances. Inexplicable des successions et des rencontres. Hasards des voyages et des exils de pauvreté. Hasards des langues et leur mélange. Elle possédait pour sa vie en une forme d’acquisition non reconductible un linceul modeste, d’une rigueur insolite ou apparemment inutile, qui ne portait aucune tristesse, aucun ennui, aucun désœuvrement, sinon par intermittence d’un cœur à l’affût une mélancolie joyeuse. Tout chez Eugenia était observation, précision, attention, perception, sensation d’intellect et de fragilité. Depuis le belvédère aplani à force d’années, surplombant les criques blanches intimes, esseulées aux saisons d’hiver, protégeant au mieux de son long corps friable les étroites langues de plages de sable gris sans apprêt, autrefois nommées en dialecte des collines, et qui leur était resté, la spaggia della Vedova, la spaggia della Scalaccia, lo scogli del Trave, le due Sorelle, où les eaux d’un vert lisse d’albâtre battaient les roches rongées d’herbes algueuses et de mousses touffues peuplées de grappes de moules à la coque noire, bleutée, ridée de nacre, renfermant une chair orangée goûteuse. Depuis ce lieu tranquille. Seuls quelques mulots des campagnes et chauve-souris des chaudes nuits d’été et quelques insectes égarés, le frelon roux pataud, la danse éperdue des petits papillons blancs lors des canicules nues, la phalène noire écarquillée de mort au couchant, le scarabée peureux et éblouissant, la luciole hasardeuse, l’araignée affolée désarçonnaient le calme de la maison. Seules quelques pensées intempestives troublaient une tranquillité conquise, secrète. Eugenia pensait parfois aux sentiments qui lui manquaient, qui, plus jeune, lui avaient manqués. Eugenia Grandi pensait parfois au désir qui s’était muet de voix et d’objet absenté. Comment aurait-elle pu les reconnaître, les nommer, les éprouver dans l’instant qu’alors elle vivait ? Comment aurait-elle pu en avoir le maigre regret, même glacé, même douloureux, même ébloui ? Il y avait en elle des généalogies d’obscurités, de révoltes confuses, d’espérances tordues. Manquer de sentiments et regarder le paysage et entrer dans la pelure sensible, à cran des yeux, des géographies, des topographies, des géologies, des éruditions poétiques, des terres marneuses, calcaires, argileuses, marbreuses, cristallines, neigeuses, magmatiques, quartziques, océaniques, sismiques, des rivières, des lacs, des étangs, des fleuves, des rivages, des vallons modelés, des livres de pierre, des marais, des brumes, des vents, des carrières puritaines, des plaines augurales, des rizières de faim, des rizières cantilène, des ruisseaux pétillants, des fjords lascifs, des sources glacières, des cols franchissables et inaccessibles, des roches et des sédiments, des cendres rescapées, des falaises graves, des eaux vertes, des combes monastiques, des volcans révocables, des brouillards, des pluies, des écumes disparues, des névés, des laves envoûtantes, des îles impatientes, des mers stratèges, des détroits de disgrâce, des houles aperçues, des deltas, des grèves amoureuses, des embouchures, des chemins dantesques, des corolles polaires, des brises minérales, des cartographies de parchemin et des sismographies naturelles, des neiges soudaines, des barrages asséchés d’été, des souterrains orphiques, des grottes marines, populeuses, des frane, des océans perdus, des lunes sylvestres, des baies accueillantes, des archéologiques étonnées, des promontoires de glas, qui entrèrent, jour après jour, nuit après nuit, dans le cours souple et buté de ses mots inquiets.

              Aujourd’hui, de la fenêtre, à chaque levée du matin, son iris grise, après avant les mots, se plissait, d’abord paresseuse, brouillée. Son œil s’ajustait. Le paysage terrestre se joignant aux eaux adriatiques relevait moins d’un hasard ou d’une réfraction naturelle que d’une histoire précise, parfois oubliée, parfois méconnue, de formes entr’aperçues, détachées, plausibles, d’un libre-arbitre humain en attente d’un regard généreux, disponible, de passage à l’intérieur d’un temps subjectif qui pourrait alors n’être que le sien, étendant, dilatant le réel réfractaire et ses absences possibles, sa fréquente disparition, ses temporaires éclipses, ses amnésies bienfaitrices, sa mort certaine. Aujourd’hui, de la fenêtre, à chaque levée du matin, Eugenia Grandi rétablissait sa propre justesse, sa propre véracité, ce point heuristique d’où, par son agir visuel posé, elle récupérait le paysage, et sa perplexe liberté. D’autres femmes, d’autres hommes aussi, avant après, trouvèrent d’autres justesses. Rien ne pouvait être réellement faux. De la fenêtre. Tout était envie d’histoire. Depuis son corps à elle, barrant par son besoin de mémoires, aussi fragiles aussi éclatées que persévérantes dans ses yeux, dans sa main écrivant, annotant, répétant, le vertige terrestre et les ellipses humaines.

              La maison à l’orée des collines et de la mer, accrochée à la falaise friable de calcaire, Eugenia Grandi l’avait attendue depuis l’enfance, passée dans l’une des rues montantes de la ville portuaire anconitaine. Le lieu d’une familiarité et d’une étrangeté et d’une inquiétude. De la tranquillité incertaine et de la vie solitaire. Un lieu pour voir. Un lieu pour être. Un lieu pour irriguer le monde et abdiquer son indifférence. Un lieu pour en faire la chronique. Un lieu pour contrecarrer le manque. Un lieu pour se dessiner dans l’absence et la banalité. Un lieu pour des mots, pour un Verbe dépouillé et proche, pour un verbe conséquent et vrai. Certaines nuits d’août, après le travail, Eugenia ne dormait pas. L’air était chaud. Les rêves vides. Les insomnies vivantes. Ses yeux se reposaient entre les deux nuits. Nuit bruissante du belvédère. Nuit active de l’Adriatique. Les tréfonds poissonneux se contractaient, se réfugiaient au plus profond des sables. Les premières lumières moroses des chalutiers apparaissaient à deux heures du matin de la nuit la plus noire. Effroi soudain de l’eau. Les lueurs tremblées couraient à la pointe des vagues réveillées laissant couler les lourds filets de pêche vers les fonds retroussés de haute mer. La vie nocturne se raccordait alors à son regard qui s’élargissait à une autre justesse. Les ombres passées, celles mutilées, les ombres endormies, celles chorales lui appartenaient ou appartenaient à son souvenir insatiable. Adossées à ces heures de l’autre moitié du long fleuve nocturne éclairé de la mort rôdant. Elles étaient ce blasphème bienfaiteur à tout vivant. Le sommeil, ces nuits-là, devenait inutile jusqu’à l’aube. Et l’effroi de la mer continuait son cycle. Son regard, Eugenia Grandi le conservait ainsi, était né de cette mer et contre cette mer, à une heure précise, et perpétuellement.
              À la fin des nuits marines, le paysage terrestre reprenait ses droits, et la mer s’abandonnait à sa propre limite, n’était plus qu’une surface puissante dans l’encours de son mouvement interne, léger, agité, frivole, étale, orageux, et les villages épars et recueillis se dépouillaient de l’ombre encombrante, pointaient, piquaient l’air gracile ou nuageux. La lumière grondait de tonalités mauves effilées, de rouges carmin radicaux, de monticules de bleus outremer lapés de bleus cobalt serpentins, grossissait de voiles mobiles grenat enlacés de jaune indécis et crémeux ; des amas de lumière déliée ou massive, s’accumulaient, persistaient en d’étroits replis frileux des collines, colmataient les pénombres indociles des ruelles froides, s’évadaient ou se retrouvaient, formant d’insensés glacis de couleurs sauvages, ambiguës, rétives, dérobées à l’œil reconquis. Les villages s’acclimataient aux circonstances, et Eugenia Grandi semblait, par son regard humain, les compter, les dénombrer, s’assurer de leur existence et veiller à ce qu’aucun ne manquât à l’appel de son histoire. Les villages de la Marche anconitaine, qui, dans la fugue de son passé antérieur, fut étrusque, seigneuriale, communale, impériale, qui fut pontificale, républicaine, monarchiste, anarchiste, fasciste par ses silences, libérale, qui fut révolte, qui fut forteresse, qui fut refuge, abri, repli, défense, ennui, accueil, qui, jusqu’aux crêtes arides du Monte Vettore au sud, jusqu’aux escarpements boisés du Monte Titano au nord, creusant l’arrière-pays de monts et de collines du paysage portuaire, avaient éclos avec une patience cousue de lenteurs et de surprenantes accélérations.

Commentaires

Articles les plus consultés